Vers la reconnaissance du peuple canadien-français au Canada ?
Le 7 novembre prochain, il y a 52 ans, le Parti québécois adoptait la stratégie référendaire en congrès. Trente pour cent (30%) des délégués refusent cependant de se rallier à cette décision, en dépit de tous les efforts déployés par la direction.
En 1974, la stratégie référendaire devient obligatoire pour le PQ. Que fait-elle? Elle retire aux Canadiens-Français la capacité de l’emporter dans les urnes toutes les fois que leur avenir collectif est en jeu. Peu ont intérêt à le rappeler, mais c’est l’Assemblée nationale du Québec qui a privé les Canadiens-Français de la marge qui leur permettait encore comme peuple de se prononcer sur son avenir et d’emporter la majorité des circonscriptions électorales. En modifiant les règles électorales établies par la Confédération, applicables jusque-là à toutes les provinces, le Parti québécois créait un mécanisme d’exception. Le référendum cause un préjudice aux Canadiens-Français en donnant un droit de veto aux anglophones. En droit international, il faisait passer une cause justiciable en vertu du droit des peuples à une affaire relevant de l’universalisme démocratique. Il donnait à une puissante minorité historique le pouvoir de nier le droit d’un peuple à disposer de lui-même. Toute la duplicité et les reculs qui s’ensuivent depuis partent de là.
Le Parti québécois a voulu éliminer les Canadiens-Français. La Fédération des Canadiens-Français le refuse. Elle veut replacer un combat légitime dans le cadre du droit des peuples.
La reconnaissance statutaire des Canadiens-Français est-elle encore possible au Canada? Elle le sera dans la mesure où les éléments populaires à la base du néo-nationalisme provincial renoncent à leurs illusions et reviennent à nos ancrages historiques. Le statut du peuple avant tout !
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«Ce rêve de Champlain ne fut pas vain. En Nouvelle-France, il n’y eut jamais « un seul peuple », mais un nouveau peuple émergea : le peuple canadien.»
Léandre St-Laurent
Un peuple mal nommé et considéré comme mort, les Canadiens français, une autochtone de 400 ans à l’aube d’une renaissance. Comment sortir de l’impasse?
Résumé
La Fédération des Canadiens-Français propose d’ajouter à l’article 35 de la Loi constitutionnelle de 1982 un article 35.1 reconnaissant le peuple canadien-français comme l’un des peuples historiques et fondateurs du Canada. Il ne s’agit pas d’accorder aux Canadiens-Français un statut identique à celui des peuples autochtones, tels que reconnus dans l’article 35, mais de reconnaître constitutionnellement une continuité humaine que le droit canadien actuel fragmente entre le Québec et les communautés francophones hors Québec.
L’amendement reposerait sur trois idées : la continuité historique d’un peuple issu de la Nouvelle-France; la faille structurelle de la Loi sur les langues officielles, qui divise ce peuple en catégories provinciales; et la nécessité d’un redressement constitutionnel permettant d’assurer sa transmission, son développement et son unité.
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1. Le fondement : la continuité d’un peuple issu de la Nouvelle-France
Le peuple canadien-français ne naît ni en 1867 ni avec la Loi constitutionnelle de 1982. Il naît de la population du Canada de la Nouvelle-France, de sa langue, de ses institutions, de sa vie communautaire et paroissiale et de sa mémoire collective.
L’Acte de Québec de 1774 constitue à cet égard un moment décisif. Il légalise le libre exercice de la religion catholique romaine et confirme l’usage des lois civiles françaises dans l’appareil judiciaire de la colonie. Il reconnaît ainsi la continuité d’une société canadienne dotée d’une religion, d’un droit et d’institutions propres, malgré le changement de souveraineté.
Cet acte ne crée pas le peuple canadien-français, mais il en reconnaît la réalité politique et juridique dans le cadre de l’Empire britannique. Il marque le passage d’une population nouvellement placée sous souveraineté britannique à une collectivité dont la religion, le droit civil et certaines institutions sont expressément reconnus.
La Province de Québec de 1774 possède en outre une dimension quasi continentale. Son territoire dépasse largement les frontières actuelles du Québec et recouvre une partie de l’Ontario actuel et toute la région américaine des Grands Lacs. Les communautés francophones qui s’y développeront ultérieurement ne sont donc pas étrangères à l’espace historique de la Nouvelle-France.
Le peuple canadien-français s’est ensuite diffusé principalement en Ontario, dans les provinces de l’Ouest. Il a créé des écoles, des paroisses, des journaux, des coopératives, des syndicats, des universités, des associations culturelles et des institutions communautaires. Cette diffusion ne le dissout pas; elle témoigne au contraire de sa vitalité et de sa capacité à se reproduire hors de son foyer principal.
Issu également de la Nouvelle-France, le peuple acadien possède toutefois un peuplement, une histoire, une mémoire et une identité distincte. Il ne doit donc pas être assimilé au peuple canadien-français. Il appartient aux Acadiens de se situer dans le cadre de la présente démarche, comme ils l’avaient fait lors des États généraux du Canada français de 1967-1969.
Le Québec demeure le foyer national du peuple canadien-français. C’est là que le français peut fonctionner comme langue commune, que les institutions francophones sont les plus denses et que la continuité démographique, culturelle et politique du peuple est la plus assurée. Reconnaître le Québec comme foyer national ne signifie pas que le peuple canadien-français se réduit au Québec; cela signifie que le Québec est le centre de gravité de sa continuité collective.
L’amendement devrait donc affirmer que le peuple canadien-français comprend les Québécois et Québécoises qui s’en réclament, ainsi que les communautés canadiennes-françaises établies hors du Québec, notamment en Ontario et dans les provinces de l’Ouest. Cette reconnaissance corrige deux erreurs symétriques : réduire le peuple au seul Québec, ou le dissoudre dans une simple addition de minorités provinciales.
2. La faille de la Loi sur les langues officielles
La Loi sur les langues officielles repose sur une logique d’égalité formelle entre le français et l’anglais. Elle garantit leur égalité de statut et de droits dans les institutions fédérales et prévoit l’appui au développement des communautés de langue officielle en situation minoritaire.
Cette logique a produit des acquis réels, notamment en matière d’éducation, de services fédéraux, de justice et de vie associative. Mais elle repose sur une abstraction : elle traite le français et l’anglais comme deux langues également réparties sur le territoire canadien, puis classe leurs locuteurs selon la majorité ou la minorité provinciale.
Or, cette méthode ne reconnaît pas le peuple canadien-français comme sujet collectif. Elle reconnaît des locuteurs, des minorités de langues officielles et des communautés provinciales, mais non une continuité nationale. Le Québécois francophone devient un membre de la majorité provinciale; le Franco-Ontarien, le Fransaskois ou l’Acadien devient un membre d’une minorité provinciale. La question n’est plus : « Quel peuple parle français au Canada? », mais : « Où se trouvent les francophones minoritaires? »
Cette faille est d’abord individualiste. La LLO (Loi sur les langues officielles) protège des droits d’usage, d’accès aux services et d’éducation, mais elle ne reconnaît pas un intérêt collectif du peuple canadien-français à sa propre survie. Or, une langue ne survit pas seulement par les choix individuels : elle survit par des écoles, des médias, des familles, des institutions, des territoires institutionnels et une transmission intergénérationnelle.
Elle est ensuite provincialiste. En découpant la réalité francophone selon les provinces, la LLO transforme une continuité historique en une mosaïque de situations locales. Le lien entre le Québec et les communautés francophones hors Québec devient juridiquement secondaire, alors qu’il devrait être central.
Elle est enfin segmentaire. Elle oppose, au moins implicitement, la majorité québécoise aux minorités francophones hors Québec. Le Québec est invité à défendre le français comme langue commune de sa province; les communautés hors Québec sont invitées à réclamer des protections auprès d’Ottawa. Le peuple canadien-français se trouve ainsi divisé en deux catégories juridiques : une majorité provinciale et une pluralité de minorités.
Éric Poirier a montré que cette division n’est pas un accident marginal. Dans Le piège des langues officielles, il soutient que la LLO et le rapatriement constitutionnel de 1982 ont contribué à miner l’idée d’un Canada français uni et à retourner les minorités francophones contre le Québec. Il relève notamment que, à plusieurs reprises dans l’histoire récente, le Québec et les minorités francophones du reste du Canada se sont présentés divisés devant les tribunaux ou dans les débats constitutionnels.
La faille logique peut donc se formuler ainsi : la LLO reconnaît des droits linguistiques sans reconnaître le peuple qui les porte; elle reconnaît des minorités provinciales sans reconnaître la continuité nationale qui les unit; elle reconnaît le Québec comme foyer francophone sans reconnaître le peuple canadien-français dont ce foyer est le centre.
Le résultat est paradoxal. La loi prétend protéger le français, mais elle ne reconnaît pas la réalité collective sans laquelle le français cesse d’être une simple langue de service public pour devenir une langue de transmission, de mémoire et de continuité.
3. Le redressement : l’article 35.1
L’article 35.1 proposé constituerait le redressement constitutionnel de cette faille. Il ne remplacerait pas la LLO ni les droits individuels qu’elle garantit. Il les dépasserait en ajoutant ce qui leur manque : un sujet collectif national.
L’amendement reconnaîtrait le peuple canadien-français comme l’un des peuples historiques et fondateurs du Canada. Il affirmerait que le Québec constitue son foyer national et que les communautés canadiennes-françaises et acadiennes hors Québec font partie intégrante de ce peuple. Il reconnaîtrait enfin son droit collectif à maintenir, développer et transmettre sa langue, sa culture, ses institutions et sa mémoire historique.
Cette reconnaissance aurait plusieurs conséquences positives.
D’abord, elle rétablirait l’unité du peuple. Le Québec et les communautés hors Québec ne seraient plus des réalités juridiquement étrangères l’une à l’autre, mais des composantes d’une même continuité. La défense du français à Montréal, à Ottawa, à Sudbury, à Winnipeg ou à Moncton ne serait plus conçue comme la défense de réalités séparées, mais comme la défense d’une même langue nationale dans des contextes différents.
Ensuite, elle donnerait au Québec un statut plus juste. Le Québec ne serait plus seulement une province où les francophones sont majoritaires; il serait reconnu comme le foyer national du peuple canadien-français. Cette reconnaissance ne priverait pas les anglophones du Québec de leurs droits, mais elle permettrait de comprendre pourquoi la vitalité du français au Québec est une question nationale canadienne, et non une simple affaire provinciale.
Troisièmement, elle renforcerait les communautés francophones hors Québec. Elles ne seraient plus seulement des bénéficiaires de programmes fédéraux ou des minorités locales; elles seraient reconnues comme parties intégrantes d’un peuple historique. Cela pourrait appuyer leurs écoles, leurs médias, leurs institutions culturelles, leur accès aux services en français et leur capacité à accueillir et intégrer de nouveaux arrivants francophones.
Quatrièmement, elle corrigerait l’individualisme excessif du régime actuel. Les droits individuels demeurent nécessaires, mais ils ne suffisent pas. Une langue minoritaire ne peut être protégée seulement par la liberté d’expression ou le droit d’usage : elle exige des institutions durables et une capacité collective de transmission.
Enfin, elle permettrait de distinguer clairement les deux grandes réalités collectives du Canada. Les peuples autochtones demeurent les peuples originels, titulaires de droits ancestraux et issus de traités, reconnus et confirmés à l’article 35. Le peuple canadien-français serait reconnu comme peuple historique et fondateur, sans prétendre à un statut identique ni entrer en concurrence avec les droits autochtones. L’amendement devrait expressément prévoir qu’il ne diminue ni ne porte atteinte aux droits reconnus à l’article 35.
4. Conformité avec la Charte et le droit international
Le projet est compatible avec la Charte canadienne des droits et libertés. L’article 27 de la Charte exige que celle-ci soit interprétée de manière à promouvoir le maintien et la valorisation du patrimoine multiculturel des Canadiens. Bien que cet article ne crée pas lui-même de droits substantiels, il oriente l’interprétation de l’ensemble de la Charte vers le respect de la diversité culturelle.
L’amendement est également compatible avec l’article 23 de la Charte, qui garantit des droits à l’instruction dans la langue de la minorité, y compris le français hors Québec. La reconnaissance du peuple canadien-français ne diminuerait pas ces droits; elle en fournirait le fondement collectif et historique.
Sur le plan international, l’amendement s’inscrit dans la logique de l’article 27 du Pacte international relatif aux droits civils et politiques, selon lequel les personnes appartenant à des minorités ethniques, religieuses ou linguistiques ne peuvent être privées du droit d’avoir, en commun avec les autres membres de leur groupe, leur propre vie culturelle ou d’employer leur propre langue.
Il rejoint aussi la Déclaration des droits des personnes appartenant à des minorités nationales ou ethniques, religieuses et linguistiques de 1992. Celle-ci reconnaît le droit de jouir de sa culture et d’utiliser sa langue en privé comme en public, de participer pleinement à la vie culturelle, sociale, économique et publique, et de participer efficacement aux décisions qui concernent la minorité à laquelle on appartient.
La reconnaissance du peuple canadien-français ne créerait donc pas un privilège contraire aux droits individuels. Elle répondrait au contraire à une exigence moderne des droits de la personne : protéger les conditions collectives qui rendent possible l’exercice réel de la culture et de la langue.
En bref
Le projet d’article 35.1 pourrait être résumé ainsi :
« La Constitution du Canada reconnaît le peuple canadien-français comme l’un des peuples historiques et fondateurs du Canada. Issu de la population de la Nouvelle-France, reconnu notamment par l’Acte de Québec de 1774, ce peuple possède une continuité historique, linguistique, culturelle et institutionnelle antérieure à la Confédération.
Le Québec constitue le foyer national du peuple canadien-français. Les communautés canadiennes-françaises établies hors du Québec font partie intégrante de ce peuple et participent à sa continuité.
Le peuple canadien-français a le droit de maintenir, de développer et de transmettre sa langue, sa culture, ses institutions et sa mémoire historique.
La présente disposition ne diminue ni ne porte atteinte aux droits ancestraux ou issus de traités des peuples autochtones du Canada, reconnus et confirmés à l’article 35 de la Loi constitutionnelle de 1982. »
L’objet de l’amendement est donc clair : corriger la fragmentation produite par une logique purement linguistique et provinciale, reconnaître la continuité d’un peuple historique et donner au Canada un fondement constitutionnel permettant de protéger non seulement des droits individuels, mais les conditions collectives de la survie et du développement du peuple canadien-français.
Fin
