Comment le Canada est-il devenu un pays d’« anglophones » et de « francophones » sans nation, hormis l’exception autochtone. Une exception qui valide sans le vouloir la nation ethnique.
LA VÉRITABLE HISTOIRE ETHNIQUE DU CANADA On ne rappellera jamais assez que, dès les années 1950, Pierre Elliot Trudeau militait contre toute forme de nationalisme enraciné, il prend surtout à partie le nationalisme canadien-français. Son influence à cet égard rejoint plusieurs intellectuels de sa génération, dont René Lévesque. En 1969, devenu premier ministre, il rend public un Livre blanc qui propose l’assimilation complète des Autochtones, l’abolition de la loi sur les Indiens, la fin des traités et des réserves. Jean Chrétien est alors ministre des Affaires indiennes. Dix ans plus tôt, le projet aurait peut-être abouti, mais, en 1969, le mouvement initié par des anthropologues européens en faveur des indigènes d’Amazonie avait gagné en influence. Des États-Unis, il déborde sur le Canada. Accusé de génocide culturel, Trudeau recule et renonce au projet. Il conserve toutefois l’idée centrale de sa vie publique : toute forme de nationalisme devrait disparaître, tout en s’accommodant d’au moins deux exceptions, l’autochtone et la juive. Pour tous les autres, l’attachement des individus au Canada de ses rêves relève d’un contrat purement civique. Son modèle de pays contractuel prétend réunir une population de plus en plus hétérogène et multiculturelle autour de certaines valeurs communes universelles.
Trudeau ne perd pas de temps. Toujours en 1969, P E. Trudeau mettait en branle un mouvement similaire, motivé par le même désir d’effacement de la mémoire collective. Sa recherche d’effacement ethnique se tourne cette fois contre les Canadiens-Français. Dans leur cas, l’ambition de les faire disparaître n’aurait pu aucunement réussir quelques années plus tôt, au temps où leur volonté d’être reconnus comme l’un des deux peuples fondateurs menaçait le statu quo constitutionnel. Le destin prometteur des Canadiens français a basculé à partir de la Loi sur le bilinguisme de 1969, qui a entraîné leur disparition rapide comme force politique indépendante et présence humaine enracinée. En remplacement des Canadiens anglais et des Canadiens-Français, elle va donner naissance à des « francophones » et des « anglophones » dénationalisés. Les Canadiens-Français seront exclusivement compartimentés en provinces. Les provinciaux prendront une identité provinciale (Fransaskois, Franco-ténois, Ontarois), grâce à laquelle ils seront admissibles à des fonds publics. Sans être formellement interdite, on comprend que toute mention de Canadiens-Français est incompatible à la promotion subventionnée des francophones. Au Québec, non sans quelque cynisme, les fonds seront réservés à la fausse minorité anglophone. Nous assistons donc à un démembrement ethnique en bonne et due forme, opéré par une réassignation territoriale provinciale et la mutation identitaire correspondante. La déchéance d’une identité nationale historique est complète, soutenue par l’indépendantisme, qui joue pour l’occasion un rôle de soutien essentiel au trudeauisme.
Pour comprendre l’occultation du phénomène, il faut s’interroger sur ce qui a échappé à l’observation de nos intellectuels et historiens. Ils étaient sans doute influencés par l’air du temps. Polarisés par un récit fixé sur l’opposition entre fédéralistes et souverainistes, qui fait office d’enjeu existentiel, c’est peut-être là une explication de la limite des analyses dominantes d’une époque qui s’achève. L’hypothèse se défend d’autant plus qu’avec le passage du temps, nous voyons que le souverainisme québécois est devenu très proche des valeurs canadiennes, il prône son propre multiculturalisme de province avec, lui aussi, son identité de province, à la différence que les francophones du Québec se projettent en majorité. En sous-évaluant que leur statut est d’abord celui de leur appartenance au Canada, ils ont pris l’habitude d’oublier qu’ils sont une partie de la minorité nationale du Canada.
La création de la Commission BB (aussi connue sous le nom de Commission Laurendeau-Dunton) est indicatrice du rapprochement des Canadiens-Français d’une reconnaissance statutaire de peuple fondateur. Le discours d'Ottawa (Pearson 1963) changea radicalement avec l'arrivée de Trudeau à Ottawa, la situation se renverse à partir de 1969, prenant alors une direction fondée sur le détournement des appartenances collectives.