1— Contre les excès du progressisme
Dans un ton lyrique et au volontarisme assumé, Nouvelle Alliance nous livre son deuxième manifeste, qui est reproduit dans le premier numéro de la revue le Franc Renard. Nouvelle Alliance dit porter l’étendard d’une « zone peuplée de gens valeureux et résolus à passer de la résistance au redressement » Plus loin : « Nous mettons nos énergies dans la camaraderie et dans l’action, dans l’engagement et dans la confiance. » Confiance mutuelle, j’imagine. Nouvelle Alliance situe la question nationale dans une « optique de libération ». Elle reconnaît aussi que « nous sommes dans une posture affaiblie » un affaiblissement qui, selon les auteurs, est attribuable entre autres choses à « l’américanisation des consciences », à « l’immigration massive ». On y constate que « le consumérisme et l’individualisme atomisent la société… ».
Plus loin, dans un passage très engagé, Nouvelle Alliance affirme avoir choisi « d’incarner une jeunesse québécoise qui entend se battre pour conserver son héritage canadien-français. Nous refusons de nous soumettre à l’idéologie dominante contemporaine, si prompte à déraciner les peuples, à salir leur fierté et à violer leur histoire ».
Nouvelle Alliance s’élève contre ce qu’il identifie comme le progrès de la décadence, la « décadence des mœurs et du savoir-vivre » sont les premiers mentionnés, mais pas seulement. On déplore « la décadence des élites politiques, économiques et médiatiques », la décadence des institutions et de l’école. L’idéologie diversitaire n’est pas épargnée, on lui reproche de « folkloriser les cultures et d’annihiler les identités… niveler le relief historique au profit d’un aplatissement stérile ».
Nouvelle Alliance projette de hauts standards de moralité personnelle et publique, ce qui est rare de nos jours et qui honore le groupe. C’est peut-être d’ailleurs ce témoignage qui le rend indispensable.
La force du manifeste tient à sa critique sociétale, la déliquescence de la culture et des mœurs contre laquelle il ne mâche pas ses mots. Son appel à la mobilisation pour contrer les assauts d’un progressisme dont l’État est largement complice est parfaitement louable.
2— Persister dans l’adversité
Sur le plan de la perspective politique, la pugnacité de Nouvelle Alliance ne se dément pas. Avec le temps, les germes d’une doctrine non partisane que contient cette perspective pourraient être portés à maturité. C’est une culture de la persistance dans l’adversité, dont Lionel Groulx nous avait fourni un exemple édifiant qui nous manque aujourd’hui. Selon moi, cette culture ne peut s’implanter que par l’intermédiaire d’une élite extra-parlementaire, qui se tient à l’écart des calculs opportunistes et des compromis liés aux échéances électorales. Dans le manifeste on lit, à ce sujet : « en dehors de la dualité des partis et des espaces traditionnels de la respectabilité ». C’est en partie une telle armature militante, qui saurait allier le geste à la parole, qui peut éventuellement former un garde-fou contre les petites trahisons. C’est une telle structure de rappel à l’ordre qui a manqué dans les cas de René Lévesque, Robert Bourassa, Jacques Parizeau et, plus récemment, de François Legault.
Le manifeste me rejoint quand j’y lis qu’« il faut diagnostiquer sévèrement la démission, ferment des pires traîtrises, de ceux en qui nous avions placé nos espoirs et nos attentes après 1995 ». Seul bémol, je trouve un peu artificielle la ligne entre un avant 1995 et un après.
Permettez-moi d’ouvrir une parenthèse pour être sûr d’être bien compris. René Lévesque, très en colère au lendemain de la Nuit des longs couteaux, a fait les gros titres avec la promesse d’une riposte retentissante. Elle n’est jamais venue.
Au moment de l’effondrement de l’accord du lac Meech, Robert Bourassa a fait un discours télévisé solennel à une heure de grande écoute. Jacques Parizeau l’a appelé « mon premier ministre », vous rappelez-vous. Mais ses promesses d’un Québec « maître de ses choix et pour toujours » se sont effondrées à Charlottetown, peu de temps après, quand ses conseillers ont révélé dans une conversation fuitée les détails de son abdication.
Jacques Parizeau n’a pas su rebondir le soir du référendum de 1995, faisant de cet épisode une affaire personnelle du tout ou rien, le Grand soir ou la Bérézina ! Il a démissionné dans le plein sens du terme, entraînant avec lui ses partisans dans la déprime.
Plus récemment, dans une rencontre avec Justin Trudeau portant sur l’immigration, François Legault, qui avait suscité quelques attentes légitimes sur ce dossier, n’a apparemment pas eu d’autre choix (?) que de revenir bredouille et humilié.
Bref, il faut le reconnaître, la tendance « à hisser le drapeau blanc », comme le dit le manifeste, ne date pas des lendemains de 1995. Il semble que l’encadrement de chefs par un entourage de hauts fonctionnaires policés et de partisans complaisants ne convienne pas entièrement pour la tâche, semble-t-il, peu importe le parti, peu importe le programme affiché.
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3— Mort naturelle ou victime de l’ingénierie d’État fédéral
Je retiens ce qui suit comme la profession de foi politique de Nouvelle Alliance :
« Nous choisissons d’incarner une jeunesse québécoise qui entend se battre pour conserver son héritage canadien-français. Nous refusons de nous soumettre à l’idéologie dominante contemporaine, si prompte à déraciner les peuples, à salir leur fierté et à violer leur histoire. Depuis l’enfance, on nous martèle que nous devons avoir honte de cet héritage. Nous avons été nourris aux mamelles de la haine de soi et du ressentiment. Nous avons été servis par les théoriciens de la déconstruction. On nous a enfoncé dans la gorge le progrès et la diversité… »
Sur le plan de la rigueur politique, il reste bien sûr du travail à faire. Ici, quelques citations vaudront mieux que de longues explications.
1— « Le peuple du Québec aura traversé depuis la Conquête des phases successives… » Oui, en effet, The Province of Quebec a justement été créé par la Proclamation royale de 1763, à Londres. Le nouveau maître britannique renomme sa Conquête. Mais il n’existe rien de tel qu’un peuple du Québec. Il y a un peuple canadien. Il va continuer de se dire Canadien et Canadien-Français jusqu’à la Révolution tranquille. Dans le Québec qu’on exalte aujourd’hui se cache la rupture d’un peuple. Elle est doublement consacrée par le démembrement du Canada français (1969) et par les excités séparatistes qui n’ont séparé — après 60 ans — que leur propre peuple.
La rupture est cependant dissimulée par la rhétorique souverainiste qui vous passe les anglophones du Québec comme vos nouveaux compatriotes, et rejette les Canadiens francophones hors Québec comme des étrangers. C’était le projet que Trudeau voulait réaliser dès 1969, en réponse à une menace de transformation du Canada qui en aurait fait le pays de deux peuples égaux.
2— « Maîtres chez nous, passé à l’histoire comme idéal souverainiste… » C’était en fait le slogan de Jean Lesage pour les élections de 1962. Tenues dans le contexte de la nationalisation de l’électricité, ce slogan traduisait une volonté de souveraineté interne accrue et assez irrésistible, mais pas d’idéal souverainiste comme on l’entend aujourd’hui.
Ainsi, nous avons ce souverainisme qui nous explique d’une manière assez superficielle pourquoi nous sommes devenus Québécois. Il s’appuie sur l’historiographie dominante, une sorte de chambre d’écho. Les explications issues de la Révolution tranquille, le nouveau mythe fondateur, rassurent : « le Canada français serait mort de mort naturelle ». Pris de doutes, j’ai toujours plaidé pour l’autopsie.
En fait, on a retranché du champ de l’analyse politique objective la transition ontologique qui a frappé les Canadiens-Français, dont un aspect le plus visible est l’embourgadement provincial des Canadiens-Français. Pensez-vous que ça s’est fait tout seul ? En vertu de la Loi sur les langues officielles, et en particulier ses programmes de financements des « minorités francophones », les cordons de la bourse se délient à la condition de se soumettre à l’embourgadement provincial, de revendiquer une identité de francophone provincial. Un sentiment d’appartenance collective qui dépasse les frontières de sa province est mal vu, se dire Canadien-Françaisl est prohibé par les les critères de l’ingénierie sociale fédérale et ses budgets. Mais on nous dit : circulez, il n’y a rien à voir ! Il n’y a là que des causes socio-économiques et culturelles ayant leur propre dynamique, mais aucun motif politique.
Le Canada français s’est effondré sous le poids de ses propres contradictions. C’est la façon de l’auteur de la « Brève histoire du Canada français » de noyer le poisson. Membre de la Société royale du Canada, il ne voit chez les Canadiens français que des défis insurmontables, il décrit une société dont les bases s’effritent et qui la condamne. Entendons-nous, les défis du Canada français de 1969 ne sont pas une invention, ils sont bien réels. Mais jamais le fédéral ne mettra un sou, aucun effort pour les surmonter, on donnera plutôt le coup de pied de l’âne.
En 209 pages, Yves Frenette n’a pas une seule ligne pour évoquer le projet de Trudeau de mettre fin au Canada français comme entité. Vous sursauterez peut-être si je vous apprends que c’est un projet similaire que Trudeau et Jean Chrétien caressaient pour en finir avec les Premières Nations, toujours en 1969. On voulait procéder à leur assimilation systématique, tel que détaillé dans un livre blanc sur ce sujet. S’il n’a pas réussi pour les Premières Nations, les mesures d’ingénierie sociale élaborées dans les officines fédérales ont réussi (à ce jour) pour les Canadiens-Français. La terminologie employée par l’ONU dans de tels cas s’appelle du démembrement ethnique. Cette pratique est réprouvée par le Droit international et susceptible de réparation en faveur des peuples qui en sont victimes.
Bien que contestable, il faut admettre que l’explication de Nouvelle Alliance ne fera sourciller personne. L’adhésion à l’identité québécoise, même enrichie d’une évocation canadienne-française sans portée politique, permet d’occulter deux choses très actuelles. La première est que le territoire du Québec abrite deux peuples : l’un issu de la Nouvelle-France, l’autre issu de la Conquête. La deuxième, c’est que le peuple issu de Nouvelle-France n’existe pas qu’au Québec. Or, pour justifier ces occultations bien conformistes, on affirme avec certitude que nous avons « notre État » et que tout en dépend, tout en découle. C’est l’exception québécoise. Mais voilà, si nous étions possesseurs d’un État, un référendum sur l’avenir du Québec aurait toujours été tenu pour superflu. En fait, « notre État » n’a jamais cessé de légiférer dans la dualité des deux peuples en présence, égaux en poids politique. Le pouvoir résiduel et les précédents historiques penchant souvent en faveur du statu quo ou des anglophones. On en parle comme d’un Québec bloqué.
On en arrive donc à se demander, si on est prêt à sortir du souverainisme issu de la Révolution tranquille, ou continuer de s’y complaire. On se demande si c’est bien le territoire du Québec et son État qui forme une cause sacrée ou, plus vraisemblablement, celle d’un peuple orphelin, délaissé de tous les acteurs politiques, ayant perdu la bataille contre P. E. Trudeau… et pas qu’au Québec.
