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mercredi 6 septembre 2023

Le Perdant - réception de la critique - 2004 + et quelques extraits


Le Perdant

Dossier sur le livre de Martin Bisaillon

avec à la fin quelques extraits du livre 

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Introduction
Cinq critiques assez négatives
Extraits du livre
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Introduction

Les cinq critiques que nous reproduisons dans ce dossier sont en plusieurs points semblables. Elles ne rendent pas justice au livre de Martin Bisaillon, qu’elles dépeignent de manière trop négative. Le livre de Bisaillon n’est évidemment pas sans défauts et est moins intéressant avant l'arrivée de Claude Morin dans le portrait. Pour mieux permettre au lecteur de faire la part des choses, nous reproduisons, lien à la fin, quelques extraits du livre. Bisaillon est le seul qui a osé un livre qui chamboule largement les idées reçues sur l’apport de René Lévesque. À certains égards, le politicologue Guy Laforest, dans l’article que nous reproduisons également ici, va dans le même sens que Bisaillon, mais avec plus de retenue. On pourrait encore citer Martine Tremblay qui rappelle avec des mots prudents la responsabilité de Lévesque pour la perte du droit de veto du Québec et pour la Nuit des longs couteaux, qu’elle qualifie de prévisible. Voir entre autres les pages 263 et suivantes de son livre : Derrière les portes closes. 


Disons aussi que l'argumentaire de Bisaillon est en partie un témoignage qui a les marques de la sincérité. L’auteur enfonce le clou d'une manière convaincante sur l'étapisme et les négociations constitutionnelles ratées. De nombreux passages sont appuyés par des références pertinentes. On ne peut honnêtement rejeter son livre du revers de la main, le qualifiant de « 
minable, trop court, mal étayé, rédigé à l'évidence en toute hâte. », comme le clame Odile Tremblay. Une certaine unanimité autour de Lévesque explique, selon moi,  qu'aucun souverainiste arrivé, aucun journaliste réputé ne pouvait écrire ce livre. Seul un jeune auteur pouvait le faire aussi librement. La critique avait ensuite le champ libre pour se lâcher.


On est attaché à Lévesque pour son charisme. On l'aime d'abord pour les émotions que son image rappelle et les larmes qui coulent, pour le reste on est en confiance. Même chez les plus instruits on a bu ses paroles, passant par dessus toutes les contradictions et les incohérences qu’il pouvait porter. Encore aujourd’hui, beaucoup sont prêts à monter au créneau pour leur idole. C’est ce qu’on appelle un culte de la personnalité. Comme souvent, un emportement de cette nature se retourne contre le peuple lui-même. C’est à René Lévesque que nous devons la phrase bien connue que « le peuple s’est dit non à lui-même. » L'échec devait bien avoir une cause ! Avec une direction politique satisfaite d'elle-même, Trudeau mis à part, c'était au peuple de casquer.


Il y a une phrase connue de Félix Leclerc, que l’on cite souvent. Personne ne la conteste, mais elle défie la plus simple vérité. Lévesque est « du petit nombre des libérateurs de peuples.» (« libérateurs » et non « bâtisseurs », comme l'écrit erronément Odile Tremblay). La vérité c'est qu'aucun peuple n’a été libéré ! Retenons donc que ce qui est parfois pris pour argent comptant peut s'avérer complètement faux. Et c'est là que le petit livre de Martin Bisaillon devient intéressant. Sans constituer le dernier mot sur le sujet, le livre contient plusieurs lacunes, mais, près de vingt ans après sa parution, il peut encore être lu avec profit pour qui veut s'arrêter un moment et tester certaines vérités acquises.


* * * 

1- 

Perdant vous-même...

Le Devoir, Odile Tremblay1 er mai 2004


https://www.ledevoir.com/opinion/chroniques/53521/perdant-vous-meme

Un roman de Leonard Cohen intitulé Beautiful Losers est demeuré emblématique des années 60, oeuvre expérimentale, poétique et inspirée, au titre en voltige. Sans doute fallait-il les tumultueuses années 60, avec un poète perché sur elles, pour coller ensemble ces deux mots-là. Beautiful Losers... De fait, qui songerait aujourd'hui à trouver un perdant magnifique? Notre époque n'en a que pour les winners qui roulent des mécaniques en se trouvant admirables.

Pourtant, c'est bien pour dire... Je n'en finis plus de croiser, à travers leurs oeuvres parfois géniales, des artistes d'hier ou d'aujourd'hui brisés par une sensibilité excessive, noyés dans l'alcool, la drogue, la démence ou le suicide, pour cause de décalage horaire avec le monde. Le titre du livre de Cohen me vient alors en tête. Beautiful Losers! Et devant ces perdants-là, j'ai envie de lever mon chapeau. Un peu out, toutefois, avec mon petit hommage à des êtres de fragilité.

Pour intéresser la galerie, il faudrait, si j'ai bien compris ce que charrie un vent du jour avide de gagnants, ressembler à des Pierre Karl Péladeau: défoncer des portes, diriger des empires, être riche aux as, écraser ses adversaires, mettre dehors ceux qui se paient la gueule du patron. L'idéal collectif reluit aux antipodes de l'artiste écorché, du visionnaire politique, trop friables pour faire de vieux os chez les loups.

Cette mentalité du gagnant qui rote à tous vents sa puissance satisfaite — partout cité en modèle — a le don de m'exaspérer. Dans mon entourage, je n'en finis plus d'entendre du monde cracher sur des films, des livres, des gens en les qualifiant de losers; comme s'il fallait juste monter aux nues ceux qui réussissent et cacher les obscurs et les sans-grade qui font malpropres à mort.

À bas les losers, tenez! Comme ce squeegee qui essaie de nettoyer les vitres de votre auto à la pluie battante, ce junkie privé de sa dope, cet alcoolique sans sa broue. Loser aussi, le peintre incapable de vendre un tableau de son vivant, tel Van Gogh à l'oreille arrachée, sa fiole de poison en poche, pour en finir plus vite avec l'échec de sa vie. Parmi les winners, on compte bien sûr ceux qui ont mis la main sur les Tournesols du peintre néerlandais et autres croûtes en enjambant sa dépouille. Des fois, ils m'emmerdent, ces gagnants-là...

Le Perdant, c'est aussi le titre d'un récent essai de Martin Bisaillon, publié aux Intouchables. Le livre aborde la carrière politique de René Lévesque, dévoile ses rêves brisés, aligne ses gaffes, pose un diagnostic sans appel. PERDANT! Recalé, mon pauvre ami!

Et l'auteur de conclure que, loin d'être de la race des bâtisseurs de peuples, comme Félix Leclerc l'avait estimé, le père de l'indépendance a conduit le Québec dans une impasse constitutionnelle et confondu les esprits de son peuple. Sur la couverture de l'ouvrage, l'éditeur a collé la photo du chef défait après le référendum. On croit l'entendre d'ici lancer: «À la prochaine fois!» d'un air navré avec sa voix rauque.

Reste que, si Lévesque n'avait pas calmé le jeu ce soir-là avec son petit espoir de retour et ses yeux tristes, des émeutes auraient peut-être enflammé tout le Québec. Perdant, dites-vous? Le terme lui-même ressemble à une chausse-trappe. Le chef du Parti québécois pouvait-il remporter son pari sans l'appui massif de son peuple? Qui a perdu? Qui a gagné dans cette affaire? Lui? Nous? La roue tourne. On ne sait plus trop bien.

Avec Le Perdant, Martin Bisaillon a écrit un livre minable, trop court, mal étayé, rédigé à l'évidence en toute hâte. Mettons que le sujet méritait que l'auteur s'y attarde, mais bon... Démonstration brève, biaisée, envie de déboulonner vite une statue trop vénérée.

Dès le départ, le titre, collé aux valeurs du jour, dressait son piège. Dans son petit sarcophage de perdant, Lévesque semblait bien à l'étroit. Il y a eu tellement de gains sous son règne au milieu des pertes. C'est complexe, un être humain. Complexe aussi, une société. Avec des va-et-vient, des reculs, des avancées, des apprentissages au milieu de tout ça.

Et puis, si on voulait s'amuser à jeter des grands hommes dans la fosse aux perdants, tous finiraient par y passer. Il serait facile de coller l'épithète infamante au front du dalaï-lama, Tibétain errant banni de son foyer, son drapeau blanc brandi devant la Chine conquérante. Au Christ aussi, un coup parti, mort sous la torture, raillé par les soldats romains, trahi par un des siens. Et comment Gandhi, de son côté, pouvait-il espérer, avec son pagne et son bâton de pèlerin, voir triompher un jour son pari de non-violence? Les plus grands chefs spirituels, politiques, artistiques ont essuyé des revers. Napoléon a rencontré son Waterloo. Chacun est perdant à ses heures et sur certains fronts, gagnant sur d'autres...

Ces catégories ont-elles vraiment un sens, de toute façon? Winner ou loser. Choisissez votre camp. Allons donc! L'échec humanise, enseigne quelques vérités au passage. Un pur gagnant serait une créature monstrueuse. Bel exemple à suivre...

Je préfère à tout prendre les perdants magnifiques de Cohen, les idéalistes, les poètes, les artistes, les champions d'une cause, tournés vers un rêve encore hors d'atteinte, cherchant à l'attraper, puis le regardant s'enfuir en lançant: «À la prochaine fois!»

Certains les appellent des losers. Mais peut-être n'ont-ils rien compris...

otremblay@ledevoir.com
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2- 
Le Devoir 1er et 2 mai 2004 p. F2
Titre : Le grand commerce et les petits pois

Cliquer pour agrandir

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3-

L'Action nationale 

Il y a des vérités qui, dans la bouche de certains esprits superficiels (ou trop pressés de publier), deviennent des mensonges. Ainsi en va-t-il de l’actuel discours révisionniste sur l’œuvre du péquiste René Lévesque quant à la question nationale. Lévesque a incarné par sa conduite et ses propos, au référendum de 1980 comme lors des négociations constitutionnelles de 1981, le looser dont les performances pathétiques captées par les caméra sont devenues morceaux d’anthologie nationale. Lévesque-le-perdant-pleurnichard est considéré, selon un consensus irraisonné initié par Félix Leclerc lui-même, comme un « libérateur de peuple ». Il est utile qu’un Pierre Dubuc nous explique dans son livre « L’Autre histoire de l’indépendance », comment Lévesque et 

[122 ]son bras droit, Claude « la Taupe » Morin, ont mené le PQ à la défaite en 1980, comment, ensemble, ils ont conduit le Québec à son affaiblissement politique au sein du Canada. Le directeur de L'AutJournal, par ses révélations à ne pas propager sur toutes les tribunes, encourage les nationalistes à poursuivre le combat pour la souveraineté dans la lucidité plutôt que de se reposer dans le mythe. Nous lisons un Pierre Dubuc avec profit même si son analyse humilie le fondateur du Parti québécois. Mais quand c’est un Martin Bisaillon, ex-collaborateur à la médiocre série-télé radiocanadienne intitulée « Le Canada, une histoire populaire », qui tente de casser du Lévesque en jouant gauchement les froids analystes, cela nous amène, avec le journaliste Michel David, à questionner Michel Brûlé pour la mauvaise qualité du pamphlet qu’il vient d’accepter de publier. Vraisemblablement, Bisaillon en veut aux boomers qui l’ont gavé d’idées reçues, comme cette idée selon laquelle Lévesque est à ranger aux côtés des libérateurs de peuples. Bien qu’il ait su rassembler les forces souverainistes éparses en un seul mouvement, Lévesque fut aussi le stratège étapiste qui a paralysé son propre projet politique. Pour l’auteur, la formation du mythe Lévesque vient des déficiences profondes du peuple québécois. En effet, le jeune Bisaillon n’en peut plus de vivre dans « dans une société dont la langue est défendue par une loi pendant que son système d’éducation fabrique des analphabètes fonctionnels », « une société où l’on croit que la télévision et la réalité sont des concepts qui peuvent s’unir », « une société qui méprise les arts et la littérature », « une société amnésique qui tient l’histoire pour quantité négligeable », « une société où les quotidiens les plus lus publient des horoscopes », « une société où chacun a son opinion, mais où il n’y a pas de débats », bref, « dans une société consensuelle comme la 

[123] nôtre ». Curieusement, cette posture critique, pour juvénile qu’elle soit (on croirait entendre un refrain des Cow-Boys Fringants), pourrait être celle d'un indépendantiste désespéré qui a perdu momentanément la mesure politique des choses. Ce qu’il y a de pervers et de totalement destructeur dans Le Perdant, c’est que cette insatisfaction d’allure nationaliste à propos du fameux fondateur du PQ, sert à « semiarticuler » une justification du fédéralisme Canadian tel qu’il pourrait être si ce n’était des péquistes et des trudeauistes, concevant les uns et les autres, oh malheur !, la politique de manière bassement antagoniste. Courroucé par la réponse de Bernard Landry à Jean-Herman Guay lors du congrès péquiste d’octobre 2004, Bisaillon a entrepris d’écrire pour « répliquer à Bernard Landry quand il s’est permis d’évoquer le rêve de Lévesque pour mettre un terme à un débat d’idées qui avait lieu dans son parti. » (p. 95) Grand débat d’idées en vérité, l’auteur nous rappelle comment J-H Guay proposait brillamment aux militants du PQ de « faire le deuil de certains rêves ou de certaines cibles précises tout en se félicitant des progrès réalisés » pour se « mettre au diapason de la société québécoise »... Ce soir-là, Bisaillon a cru voir le spectre de Lévesque à travers un Landry qui s’est empressé de museler la « proposition Guay » en donnant dans la « victomologie ». (Landry, on s’en rappelle avait cité le rôle funeste de Trudeau dans notre histoire). 

Les souverainistes auraient tort de dénoncer Trudeau, Lalonde et « les méchants fédéralistes » et d’invoquer le beau combat de Lévesque, tandis que ce Perdant est candidement tombé dans tous les pièges de ses adversaires. Par conséquent, en posant un regard comparatif d’une douteuse finesse, Bisaillon présente les leaders du Parti Libéral du Québec, Robert Bourassa et Claude Ryan, comme des résistants nationalistes plus coriaces que le péquiste Lévesque. Ces 124 nationalistes (!) du PLQ, il aurait peut-être fallu les suivre au lieu d’encourager le PQ. Ce dernier a en effet commis l’erreur de polariser les nationalistes en deux camps par l’imposition d’un référendum néfaste pour le Québec en entier. « Lévesque savait ce qui allait arriver. Il s’est engagé dans une lutte perdue d’avance et y a entraîné le peuple québécois. Il a divisé son peuple sur un enjeu qui, à l’époque, n’était pas urgent. Il a forcé les Québécois à choisir un lieu d’appartenance précis et ils ont choisi le Canada ». (p. 71) 

Le 21 mai 1980, Lévesque aurait dû céder sa place à Claude Ryan, « fédéraliste réfléchi et opiniâtre », celui qui mettait les Québécois « devant un choix clair lors du référendum de 1980. » Phénomène curieux, si Bisaillon exècre le culte victomologique qui entoure le Perdant - « il a été trahi par Trudeau », etc. -toutefois, il célèbre les libéraux provinciaux trompés et maltraités par leurs alliés fédéraux. Pour lui, l’arrogance injurieuse de Trudeau à l’égard de Bourassa, ses manoeuvres trompeuses pour doubler le PLQ, semblent être des affronts plus fâcheux pour nous, que ceux qu’a subis le gouvernement Lévesque. Bisaillon commémore aussi « la courageuse lutte » de Claude Ryan lors de la crise d’octobre, alors que ce dernier contestait « plus durement » que Lévesque la thèse fédérale de l’état d’insurrection armé. Et que dire du Livre beige lancé par Ryan en 1980 ? : « à ce jour le document constitutionnel le plus complet et le plus réaliste du Canada contemporain ». 

Ryan apparaît lui aussi à travers le livre comme l’un de nos perdants, mais c’est un « malheureux » perdant, d’un genre plus distingué que Lévesque ; il aurait eu l’intelligence et l'opiniâtreté de son côté. Le Perdant débute par une parodie des funérailles nationales accordées à Lévesque et se poursuit paradoxalement par un dithyrambe à peine nuancé de Ryan, notre Ryan, le grand nationaliste 

[125] qui vient de s’éteindre, acclamé par le même Québec consensuel. Ironie très subtile de l’auteur ou aveuglement nécessaire à l’inconditionnel du Canada ? Parions sur la deuxième possibilité. Jamais l’auteur, censé avoir reçu une formation d’historien, ne va au-delà des évidences de la crise constitutionnelle et des positions passagères des gouvernements qui se succèdent des années soixante-dix aux années quatre-vingt. La mémoire est absente du pamphlet -à ce propos, il est étrange, le silence total de Bisaillon au sujet du Gagnant, M. Jacques Parizeau, à la tête de l’organisation péquiste. De plus, l’analyse demeure superficielle car elle repose sur des hypothèses douteuses. 

D’abord, Bisaillon pose que le peuple québécois est un problème en soi. Pensé indépendamment du peuple Canadian qui l’aliène, le Québec apparaît responsable de tous ses défauts et de toutes ses divisions. Ainsi, l’auteur écrit, à propos du référendum de 1980 : « La campagne référendaire salira le peuple québécois.(...) Les tendances et les défauts les plus ignobles de la nation québécoise seront poussés à leur paroxysme, et cela, aux yeux du monde. » (p. 66) On comprend vite que l’essayiste s’identifie, comme tout représentant d’une élite collaboratrice, au regard du monde (les yeux de l’Autre), refusant de regarder les choses avec ses propres yeux de Québécois, entreprise trop contraignante. Le mécanisme est archi-connu. 

Aux yeux de l’Autre, effectivement, seul le peuple du Québec s’est auto-sali dans cette campagne sur la souveraineté. Ce me rappelle d’ailleurs un jugement candide du chanteur Zachary Richard sur notre combat : « C’est comme si le pays se mettait dans l’empêchement », disait-il, sans se douter que le pays dont ce Cadien parlait était empêché par un Autre. Ensuite, proposer que Claude Ryan était plus à même de faire avancer la cause québécoise en favorisant les discussions constitution- 

[126] nelles, en appeler sans explication à son Livre beige, relève de l’affirmation gratuite. J’ajouterai qu’écrire deux ou trois phrases positives sur Pierre Bourgault, histoire de brouiller le lecteur, ne suffira pas pour laisser croire que l’auteur se situe au-dessus des confrontations partisanes. On ne lira qu’une fois ce pamphlet, pour être convaincu, de nouveau, que la bataille des idées est gagnée. Aussi, comme au cirque les acrobates divertissent la foule, il est délassant d’assister, tranquillement calé dans son divan, aux époustouflantes pirouettes argumentatives des trop rares défenseurs du québéco-confédéralisme. 

Jean-Philippe Chartré

L'Action nationale 
Volume XCV numéro i  
JANVIER 2005
p.121

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4- 



La Presse, 23 avril 2004

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LA VISITE DE MARTIN BISAILLON

Le 11 mars dernier, nous avons rencontré Martin Bisaillon dans le cadre du cours de journalisme. L’auteur de trois livres a récemment reçu un bon coup de pouce pour augmenter les ventes de son petit dernier, L’infiltrateur. En effet, il a été invité à l’émission du 27 février de Tout le monde en parle avec celui qui lui a permis d’écrire le livre, Éric Nadeau. Le livre raconte l’histoire d’Éric Nadeau, qui a infiltré les Hells Angels avant de devenir secrétaire national du groupe ennemi, les Bandidos.

Suite à sa visite à Tout le monde en parle, Martin Bisaillon a vendu 11 000 exemplaires de L’infiltrateur en une semaine. Comme quoi cette émission fait de la bonne publicité. Donc, M. Bisaillon est venu nous voir pour nous expliquer un peu son cheminement dans le domaine de l’écriture.

Après avoir fait une maîtrise en histoire, il est devenu journaliste pigiste. Ensuite, il s’est fait offrir un poste de recherchiste à Radio-Canada. Cinq ans plus tard, il entreprend une enquête sur Raël et sa secte. Après trois mois de rédaction et un voyage en Europe agrémenté de multiples rencontres avec des raéliens, il publie le résultat de ses investigations, un essaie intitulé Raël : Enquête sur le mouvement raélien.

Alors qu’il se rendait au Salon du Livre du Saguenay pour faire la promotion de son premier livre, il a une discussion sur René Lévesque avec son éditeur Michel Brûlé (Éditions Les Intouchables), et ce dernier lui demande d’écrire un autre livre sur ce qu’il pense de René Lévesque. Martin Bisaillon écrit donc Le perdant qui devient best-seller assez rapidement et qui sème la controverse.

Au mois de septembre, alors qu’il commençait l’écriture d’un autre livre, Éric Nadeau demande une rencontre avec lui. Il écoute parler cet homme et se dit qu’il pourrait en sortir quelque chose d’assez bien. S’en suit une série d’entrevues qui durèrent environ 140 heures au total. Martin Bisaillon réussit à structurer toutes ses notes et à rédiger son troisième livre, celui-ci peignant différemment le monde des motards.

Finalement, Martin nous annonce un livre pour la fin de l’année ou pour début 2006, et il nous promet que ce dernier sera tout aussi controversé, car il adore semer la pagaille! Bref, une rencontre intéressante avec une personne tout aussi intéressante. Pour terminer, j’aimerais vous signaler que L’infiltrateur est en vente dans tous les bons magasins. Vous pouvez également vous procurer ses deux autres publications, Raël : Enquête sur le mouvement raélien et Le perdant.

Donc, merci Martin et au plaisir de te revoir, ou tout simplement de te relire!

Source : https://www.csjv.ca/fr/archives/2005/la-visite-de-martin-bisaillon-282

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Maintenant que la critique s'est bien exprimée...
voyons quelques extraits du livre : 

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Martin Bisaillon,  ed. Les intouchables, 2004, 103 pages


[... et Guy Laforest plus bas]
L'idée de départ de ce livre était de répliquer à Bernard Landry quand il s'est permis d'évoquer le rêve de René Lévesque pour mettre un terme à un débat d'idées qui avait lieu dans son parti. (...)

...faire l'analyse des années de pouvoir de René Lévesque en privilégiant son impact sur la question nationale est un exercice fort déprimant. Si l'on accepte de sortir du dogme nationaliste selon lequel tous les échecs du mouvement indépendantiste sont attribuables aux méchants fédéralistes, l'entreprise devient encore plus dommageable pour l'image de René Lévesque. Lui-même, consacre à peine 100 pages de son autobiographie à cette période de sa vie pourtant si déterminante dans notre destin collectif; cela est révélateur. Et encore, à peine 50 pages sont consacrées au référendum et au rapatriement de la Constitution, qui sont pourtant les faits marquants de sa vie politique. Pire, il gaspille ces quelques lignes pour disculper à l'avance les agissements de Claude Morin dans une entreprise qui ressemble grossièrement à une tentative de camouflage servant à le préserver du jugement de l'Histoire.
Et c'est cet homme qui a incarné la nation québécoise ? (pp. 95-96) 
 René Lévesque a inclus dans le programme du PQ l'obligation pour un gouvernement du Parti québécois de tenir un référendum sur la souveraineté au cours d'un premier mandat. Il savait qu'il allait le perdre. Et il a décidé de le tenir. Je ne m'explique pas encore pourquoi il a conduit la nation dans un pareil cul-de-sac. (p. 96) 
Après la défaite, Lévesque ne s'est pas comporté comme le chef d'une nation. Il s'est comporté comme un petit politicien provincial qui s'accroche au pouvoir. Du reste, les seules fois où il a mis sa tête en jeu comme chef du PQ, il l'a fait contre des éléments qu'il jugeait trop extrémistes au sein de sa propre organisation. (p. 96)  
Le 21 mai 1980, son devoir était de quitter ses fonctions et de remettre la démission de son gouvernement [Contrairement à Jacques Parizeau dont le devoir était de rester à son poste et d'en remettre - gv] Il ne l'a pas fait. Il s'est attaché au pouvoir sur les conseils de ses proches. Il aurait dû céder la place à Claude Ryan. Il a eu tort de ne pas le faire. Dès l'été 1980, il a amorcé la négociation d'une nouvelle entente constitutionnelle avec le gouvernement fédéral sans avoir été formellement mandaté par son peuple pour le faire. Lors de la campagne électorale de 1981, il a sciemment décidé de ne pas aborder la question constitutionnelle, laissant les coudées franches à Claude Morin pour brader le droit de veto du Québec à l'occasion d'une entente qui ne tenait pas debout, et cela pour des considérations bassement électoralistes. Le peuple québécois ne savait pas ce que tramait le tandem Morin-Lévesque en avril 1981. S'il l'avait su, il y a fort à parier que René Lévesque n'aurait pas été réélu. Comment expliquer autrement son désir de ne pas trop en savoir sur cette question lors de la campagne et ne pas avoir à répondre à des questions gênantes de la part de Claude Ryan ? 
Puis vint novembre 1981. René Lévesque s'est présenté à la table des négociations de la conférence constitutionnelle de la dernière chance en sachant très bien que Claude Morin avait été rétribué pour services rendus à la GRC. Au lieu d'annuler la présence du Québec à la conférence et de dévoiler l'affaire, il a préféré garder le silence afin de préserver son gouvernement au détriment des intérêts du Québec.
Voilà certainement le geste politique le plus lâche et le plus égoïste de toute l'histoire contemporaine du Québec.  (Note de gv : le moment où Lévesque est mis au courant des agissements de Claude Morin continue d'être discuté à ce jour)
René Lévesque est par conséquent un perdant. Inutile d'accuser ses adversaires. Trudeau et les fédéralistes ne sont certainement pas les seuls responsables de l'impasse dans laquelle se trouve encore le Québec. Sans les multiples maladresses de Lévesque, ceux-ci n'auraient jamais pu parvenir à élaborer la constitution canadienne en isolant le Québec. (p. 97)

*   *   *

L'Opinion du professeur Guy La forest  

Le professeur Guy Laforest de l'Université Laval est un homme dont les écrits nuancés s'adressent plus à la communauté universitaire qu'à un large public. Certainement plus diplomate que polémiste, ses conclusions, résumées dans un article du Devoir, reproduit plus bas, ajoutent à la crédibilité à Martin Bisaillon. Guy Laforest n'est pas du genre à prendre une position tranchante, il se gardera de trop ternir l'icône Lévesque, il suffira de lire entre les lignes. 

Mettant en garde contre le ressentiment, il écrit que « Paul Ricœur rappelait qu'il est périlleux pour les peuples de sombrer dans l'abîme de la mélancolie, de se complaire dans le ressassement de leurs blessures historiques »,  mais complétant son jugement à la fin, il déplore « la déformation de la culture politique des pays ... souvent incapables d'analyser de manière lucide les phases les plus douloureuses de leur propre histoire. »  

Les soulignements sont de moi.

http://www.ledevoir.com/politique/canada/347565/la-part-de-responsabilite-du-gouvernement-levesque

La part de responsabilité du
gouvernement Lévesque 

Souligner le 30e anniversaire du rapatriement de la Constitution canadienne, comme cela vient d'être fait à Montréal lors d'un colloque organisé par l'Association internationale des études québécoises, demeure une entreprise complexe. Paul Ricœur rappelait qu'il est périlleux pour les peuples de sombrer dans l'abîme de la mélancolie, de se complaire dans le ressassement de leurs blessures historiques.

Le colloque de Montréal a permis de mieux cerner les motivations et le rôle décisif de Pierre Elliott Trudeau, ainsi que ceux des premiers ministres des provinces majoritairement anglophones, dans une opération qui aura été une forme subtile, hypocrite, mais néanmoins réelle, d'oppression de la société et du peuple québécois par l'État et la majorité nationale au Canada. Toutefois, pour que notre mémoire collective soit complète et plus juste, j'estime qu'il faut cerner la part de responsabilité du gouvernement dirigé par René Lévesque dans tout cela. Cet article se veut donc une invitation au parachèvement de la mémoire nationale et historique québécoise.

Incohérence et désorganisation

Quand on examine notre histoire sous l'angle de la longue durée, les référendums de 1980 et de 1995 prennent l'allure de rébellions ratées de l'ère démocratique, en lien avec les rébellions matées de l'ère impériale que furent les soulèvements de 1837-1838. Perdre une action de cette nature entraîne des conséquences négatives. Toute analyse sérieuse des documents de l'époque révèle l'ampleur du désarroi de René Lévesque et de son gouvernement au lendemain de l'échec du référendum sur la souveraineté-association de mai 1980.

Rien ne fut fait pour préparer stratégiquement les lendemains d'une possible défaite. Sur le terrain de l'alliance avec les provinces récalcitrantes aux initiatives unilatérales de M. Trudeau, et notamment dans la guérilla diplomatique menée à Londres, le gouvernement Lévesque a bel et bien eu quelques succès tactiques après le référendum de 1980. Il est toutefois constamment resté sur la défensive, paraissant souvent incohérent et désorganisé.

Décision précipitée

Le 16 avril 1981, trois jours après la victoire électorale de René Lévesque et du Parti québécois contre les libéraux dirigés par Claude Ryan, le gouvernement du Québec a accepté, dans un document qui consolidait un front commun de provinces opposées aux projets de M. Trudeau, une formule d'amendement qui substituait le principe d'un retrait avec compensation financière au droit de veto du Québec. Cette décision fut entièrement improvisée.

Au cours de la campagne électorale, la veille organisationnelle sur ces questions fut confiée au ministre responsable, Claude Morin, et à son sous-ministre Robert Normand. Le Conseil des ministres ne fut jamais consulté sur cette orientation. René Lévesque prit cette décision de manière précipitée trois jours après l'élection. Le Québec aurait pu beaucoup mieux gérer l'enjeu du droit de veto, n'acceptant d'y renoncer qu'au lendemain d'un accord global auquel il aurait pu souscrire.

Lévesque vs Ryan

Entre 1978 et 1982, Claude Ryan a incarné au Québec une vision du renouvellement du fédéralisme canadien en harmonie avec les intérêts du Québec comme société nationale et distincte. Pour protéger le Québec, le gouvernement Lévesque aurait pu faire un bien meilleur usage des lumières et de la bonne volonté de M. Ryan. Certes, la politique est affaire de combat; Lévesque et Ryan avaient ferraillé avec acharnement en campagne référendaire et lors des élections de 1981. Toutefois, Lévesque a choisi de ne jamais intégrer Ryan dans un dessein stratégique visant à contrer les projets de M. Trudeau. Ce dernier craignait beaucoup Claude Ryan. Lors de la fatidique semaine des négociations constitutionnelles de novembre 1981, M. Ryan a essayé d'entrer en communication avec M. Lévesque et son équipe. Ses appels n'ont jamais eu de réponse.

Véritable cafouillis

Sur le front judiciaire, le Québec et ses procureurs sont allés à quatre reprises devant les tribunaux en 1981 et 1982. Leur performance fut peu impressionnante. Pourquoi remplacer l'équipe en place par l'ex-juge de la Cour suprême, Yves Pratte? Pourquoi attendre de très longues semaines avant de décider de soumettre la question du droit de veto du Québec en renvoi à la Cour d'appel du Québec après novembre 1981? Pourquoi ne jamais avoir plaidé, sur la base de l'article 94 de la Loi constitutionnelle de 1867, la nécessité du consentement de l'Assemblée nationale du Québec pour toute réforme touchant la juridiction des provinces sur la propriété et les droits civils, invasion reconnue par le gouvernement fédéral lui-même et par les décisions antérieures des tribunaux?

Si l'oeuvre d'ensemble paraît peu cohérente et souvent improvisée, cela s'est révélé sous son jour le plus cru lors de la conférence constitutionnelle de novembre 1981: climat anarchique et peu professionnel dans l'entourage de proximité de M. Lévesque, équipe ministérielle d'appui de second ordre, cafouillis total de René Lévesque lui-même et de son équipe à la suite de l'offre référendaire de M. Trudeau le matin du 4 novembre, absence de vigilance lors de la dernière nuit de la conférence.

Un peu plus de jugement critique

Catastrophé par l'isolement du Québec au début novembre 1981, René Lévesque fut en quelque sorte achevé par l'un des siens, lorsqu'il apprit, quelques semaines plus tard, que son principal conseiller en matières constitutionnelles, Claude Morin, avait eu, moyennant rémunération, 29 rencontres avec la police secrète fédérale entre 1975 et 1977. Dans les mois qui suivirent, la société québécoise fut politiquement acéphale. À Ottawa, André Burelle nous l'a appris, on craignait que le Québec n'utilise l'arme référendaire pour miner la légitimité d'une réforme constitutionnelle faite sans son consentement. Rien de tout cela ne se produisit. René Lévesque n'en avait plus la force.

Pourquoi parler de tout cela en 2012? Un grand intellectuel hongrois, Istvan Bibo, a déploré la déformation de la culture politique des pays de l'Europe centrale et orientale, souvent incapables d'analyser de manière lucide les phases les plus douloureuses de leur propre histoire. Les Hongrois, par exemple, étaient intarissables à propos des fautes des Autrichiens, des Russes, des Allemands, des Slovaques et des Croates, mais muets sur leur propre part de responsabilité. Bibo conviait ses compatriotes à une plus grande maturité dans l'équilibre de leur mémoire historique. En me réclamant de son héritage, j'invite mes concitoyens à faire preuve d'un jugement critique plus exhaustif à propos de 1982.


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Guy Laforest - Professeur au Département de science politique de l'Université Laval


https://www.ledevoir.com/opinion/idees/347565/la-part-de-responsabilite-du-gouvernement-levesque#liste-commentaires
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