La transformation la plus importante de la vie interne du Canada depuis soixante ans est à la fois une affaire occultée et très mal comprise. L’effacement récent du groupe canadien-français a mis fin à plus de 200 ans d'une présence politique nationale continue et souvent conséquente au sein du Canada britannique. Aujourd'hui, les Canadiens-Français sont segmentés dans dix provinces, comme autant de solitudes qui ont perdu tout sens d'une appartenance commune.
Pour la plupart de mes contemporains, l’effacement des Canadiens-Français serait le fait d’une évolution naturelle. C’est en tout cas la lecture la plus répandue du phénomène et c’est celle qu’a faite sienne l’historien Yves Frenette : un peuple disparaît sous l’effet d’une conjoncture qui le défavorise. Ses contradictions et des défis qu’il est incapable de surmonter l’emportent. Cette thèse ne fait naturellement aucun cas de l’esprit de conservation qui anime toute société humaine historiquement constituée; elle apparaît plutôt comme une oraison funèbre.
Tous reconnaissent que René Lévesque et P. E. Trudeau sont en opposition frontale dans leur vision de l’avenir. Cependant, leur opposition constitutionnelle conduit à sous-estimer une identité de vues qui les unit et les renforce. Ils se rejoignent dans leur antipathie commune envers les Canadiens-Français. Pour les deux hommes, et ils n'en font pas mystère, il n’y a aucune place pour les Canadiens-Français dans le Canada et le Québec de demain.
Le pouvoir public était l'unique acteur en mesure de mettre en place des mesures transitoires en faveur des Canadiens-Français, leur redonner un sens de l'appartenance et un peu de fierté. Lui seul pouvait leur aménager une sortie de crise par le haut. N’est-ce pas ce qu’on a fait pour les peuples autochtones ? Oui, mais pas de plein gré. Trudeau et Chrétien planifient d’abord leur disparition. Dans le cadre du livre blanc sur les Indiens, publié, puis vite retiré, on proposait la disparition des Premières Nations. Non seulement ils en réchappent, mais ils obtiennent en 1982 un statut constitutionnel fort enviable. Inversement, les Canadiens-Français n'ont pas eu la chance d'en réchapper. Ils ont certes manqué de soutiens étrangers et influents, mais d'abord du soutien d'une bonne partie des nouvelles élites, éduquées dans les valeurs du libéralisme.
Le Canada contrevient manifestement à deux pactes des Nations Unies dont il est signataire, soit le Pacte international relatif aux droits civils et politiques et le Pacte international relatif aux droits économiques, sociaux et culturels. Ces pactes de l’ONU constituent le noyau du système international des droits humains et servent aussi de base à la protection des minorités et des peuples autochtones. Peuples autochtones et minorités nationales, les deux.
En somme, on peut caractériser les politiques réformistes de Trudeau et Lévesque par une même insensibilité pour leur propre peuple. Ensemble, ils donneront aux Canadiens-Français le coup de pied de l'âne. La combinaison de leurs efforts a eu les résultats que l’on connaît. Ainsi, la Brève histoire des Canadiens français d’Yves Frenette s’ouvre sur la phrase suivante : « Ce livre raconte l’histoire d’un peuple qui n’existe plus. » Mais l'auteur ne fait évidemment pas de politique.
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