J'ai déjà abordé cette question en détail ailleurs mais comme elle reste incomprise je reprends ici en plus court, sous un autre angle, sans sacrifier l'essentiel.
Question
Chez les Québécois, qui s’étaient toujours identifiés en fonction du territoire où ils étaient majoritaires, l’adoption de l’appellation québécoise (plutôt que canadienne-française) à partir des années 1965 n’était-elle pas une adaptation du nom à une réalité politique en mouvance ?
Réponse
Jusqu'à Daniel Johnson père, les Québécois francophones ne renient pas la dimension continentale de leur identité, la patiente organisation des États généraux du Canada français, de 1965 à 1969, en témoigne. De plus, il faut se souvenir que les Canadiens-Français du Québec n’avaient jamais prétendu constituer un seul peuple ou une seule nation au sein du Québec, même s’ils formaient la majorité de la population. Cette prétention est introduite par le souverainisme. En conséquence, territorial avant d’être national, le souverainisme pousse à une transition identitaire. On veut un (1) peuple sur un (1) territoire, le Québec aux Québécois. Le slogan identitaire bien connu occulte l’existence de trois peuples historiquement constitués au Québec, comme au Canada du reste. L’idée est reprise par la CAQ à l'article 3, PREMIER CHAPITRE du Projet de loi 1 sur la constitution du Québec :
« Le peuple québécois est composé de toutes les Québécoises et de tous les Québécois. Le peuple québécois forme une nation. »
Ne pas voir de volonté politique dans la transition identitaire, mais une simple adaptation naturelle est commun. Comme si l’affaire était dépourvue d’enjeu ! Pour comprendre qu’il y en a un, il est utile de se rappeler que le Livre blanc de P.E. Trudeau, en 1969, voulait éliminer les peuples autochtones en les assimilant à la société blanche. La même année, la Loi sur les langues officielles fait disparaître les Canadiens anglais et les Canadiens-Français, on veut les remplacer par des anglophones et des francophones. Ces deux cas cités signalent une volonté fédérale de dénationalisation. Trudeau père voyait le déracinement national comme la voie d’un avenir lumineux. Rien de moins. Au même moment, René Lévesque met de l’avant pour la première fois de notre histoire un destin radicalement séparé du Canada français, mais commun à TOUS les Québécois. C’est une rupture avec les ambitions politiques des Canadiens-Français, la reconnaissance nationale, depuis la Confédération. Bémol, la souveraineté n'est peut-être pas mauvaise, mais elle ne peut se soustraire à l'exigence de reconnaissance des Canadiens-Français au sein du Québec.
Ne pas reconnaître la « synergie » ou la complémentarité des rôles entre Lévesque et Trudeau révèle un angle mort dans l'analyse critique. C’est l’angle mort des souverainistes. Du reste, Lévesque et Trudeau ne sont-ils pas de la même école de pensée ? Lévesque et les "dead ducks", Trudeau et "un peuple de dégueulasses maîtres chanteurs".
Le projet de loi 1, qui ne reconnaît que des "francophones" atteste de sa conformité avec les catégories dénationalisées introduites en 1969 et la Loi constitutionnelle de 1982 par la suite. Trudeau et Lévesque, sans qu'on y voie forcément une connivence en conscience, sont des chevilles ouvrières essentielles dans le démembrement d'un peuple, les Canadiens-Français, et leur réassignation identitaire, province par province. CQFD. Éventuellement défendus par l'ONU dans les deux Amériques, les peuples autochtones du Canada sont l’exception. Le Canada s’est plié. Ils échappent à la disparition et héritent d’un statut ethnique qui leur donne un pouvoir jadis inespéré.