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dimanche 14 janvier 2018

Extraits choisis de Christian Saint-Germain

1- L'avenir du bluff québécois - La chute d'un peuple hors de l'histoire

Le premier chapitre Funérailles d'État a pour sujet Jacques Parizeau : 
(Tous les caractères gras sont de moi)

L'éloge funèbre n'en finit plus. On tâte du « grand serviteur de l'État » à toutes les trois phrases, presque du « serviteur souffrant ». C'est comme s'il avait défriché « en se crachant dans les mains » une partie de l'Abitibi depuis la rue des Braves ou la rue Laurier. D'autres vont même jusqu'à classer « Monsieur », à l'instar de Chrurchill et de Gaulle, sur la « courte liste » des libérateurs de peuples modernes. Cette exagération ne dénote pas seulement la dangereuse proximité entre le solennel et le ridicule, mais également et davantage l'incapacité des observateurs politiques à relier l'histoire récente du Québec aux conséquences désastreuses de l'action du célèbre machabée.  (p.19)
Chacun des commentateurs commente la finesse stratégique de Parizeau - l'homme manquait cruellement de jugement. Baudruche de la bourgeoisie canadienne-française, s'en réclamant sottement à la première occasion, appuyant tour à tour la candidature d'un André Boisclair ou celle de l'intrigant Jean-Marc Aussant [sic] sur les recommandations de Lisette.  Fin renard, on dit même qu'il avait prévu de soutenir les marchés financiers après la victoire au référendum. Avant lui, on n'y avait jamais pensé... au PQ ! Pas plus d'ailleurs que l'on avait songé à lui écrire un discours élégant pour la défaite de 1995. C'est d'ailleurs après le référendum perdu et dans un moment de sabotage caractériel typique des enfants gâtés qu'il décida de rentrer dans ses terres.  (p.19)
Et puisqu'on en est à la courte liste des libérateurs de peuples, c'est clair qu'on n'avait pas affaire à la résilience d'un Nelson Mandela.
Bien qu'il ait lui-même dénoncé à grands cris le « rôle de l'argent et des votes ethniques ». et malgré le fait que l'on soit arrivé si près du but, personne ne prit sur le coup la mesure exacte des effets politiques incalculables de cette défection spontanée non plus que ses conséquences historiques permanentes. On préfèra s'épancher sur sur l'inconvenance de la déclaration plutôt que de saluer l'un de ses rares moments de lucidité quant à la désignation des ennemis du peuple québécois, mais son pire geste face à l'histoire.  (p.20)
Parizeau donna au résultat référendaire le sens d'une fin de partie ayant la simple allure d'une débâcle électorale. On ne s'attendait pas à ce que l'échec du projet national québécois prenne la forme solennelle de la capitulation du Japon et de son empereur à bord du porte-avion US Missouri. (P.24) 
Bien que le projet national eût requis, depuis l'invasion militaire de 1970, le développement d'un service d'espionnage et de contre-espionnage, la formation active de milices et de groupes spéciaux d'intervention, rien n'y fit. L'architecte principal de l'« étapisme » avait plitôt décidé d'infiltrer la GRC par les soirs. Personne ne porta attention aux liens entre le contenu de son intuition politique fumeuse, aussi inédite que l'invention de l'eau tiède, et le principal hobby de son promoteur. D'après des témoins, même René Lévesque recevant la nouvelle de la trahison de bras droit n'en fut aucunement ébaubi; il eut plutôt l'air de quelqu'un qui aurait préféré ne pas le savoir. [Ou qui accusa le choc parce qu'il savait ?]  C'est clair que les membres du Parti québécois ne réagirent pas à l'action de Morin comme le Sinn Fein l'eût sans doute fait. C'était plutôt un coup dur porté à une position constitutionnelle ambigüe rejoignant par sa couardise et son sens de la demi-mesure l'état confus des esprits. Cet attentisme fit la fortune des opportunistes du PQ, de cette union nationale revampée. (p.25)
Lors de sa dernière entrevue à la revue L'Actualité, Parizeau se déclara encore « éberlué » d'avoir fait confiance à Lucien Bouchard pour la suite des choses. Ces moments de folie temporaire l'ont pourtant accompagné pendant tout sa carrière, de sa relation torride avec une informatrice de la GRC pendant es événements d'octobre, en passant par la nationalisation de l'amiante, jusqu'à son désir - apparemment généreux - de confier l'accession au pays à l'économe de la fabrique. (p.25)

2- Le mal du Québec - Désir de disparaître et passion de l'ignorance

« Mal du Québec » signifie le refus réitéré de réponde à une vocation exceptionnelle en Amérique au milieu de la richesse amérindienne, d'accepter l'exceptionnalité d'une langue et hier encore d'une religion. Notre Torah est une unique grammaire française conservée par les Ursulines de Trois-Rivières après la Conquête. L'esprit d'une langue, cette manière dont nous concevons le territoire, est aussi celui par lequel elle se donne dans ses « brunantes », ses « poudreries », sa « barre du jour ». Ce mal curieux n'est que l'impression insidieuse transpirant d'un retard sur soi dans l'universel bruissement des libertés, des indépendances et des autonomies. (P. 12)

3- Naître colonisé en Amérique 

Éd. Liber, Troisième trimestre 2017, 204 pages

Ch. 10 L'histoire d'une longue paresse intellectuelle


Le torchon constitutionnel canadien ne brulant plus, la cigale péquiste « se trouva fort dépourvue quand la bise fut venue ». L'immense paresse intellectuelle nationaliste apparaissait au grand jour comme le millionième cours de philosophie 101 prodigué au collégial par un Socrate relativiste de la Rive-Sud ou un fin connaisseur de jeux vidéo engagé sur le tas.
Au PQ, on ne s'était pas cassé la tête pour concevoir le nationalisme du vingt et unième siècle. On ne s'était pas non plus donné la peine de traduire la défaite de 1995 comme le résultat d'une agression fédérale pure et simple et la défection de Parizeau, comme la basse désertion d'un membre de sa bourgeoisie entrelardée.
Sortie de scène d'autant moins perceptible qu'elle était accomplie par un homme dont la sincérité et les efforts ne sauraient être mis en doute, mais d'autant plus catastrophique qu'elle interdit justement la conception d'un après-1995 autrement que sous les formes spectrales de Lisée et consorts. Alors qu'il détenait e pouvoir, le PQ a toujours préféré vénérer la moralité vide à l'intérieur du fédéralisme plutôt que de mettre à mal l'ordre constitutionnel unitaire. Après le « non gouvernement » vinrent la théorie du « beau risque » et l'emprise des limousines avec chauffeur, les écoles privées et les privilèges projetant la troupe d'amateurs dans un théâtre subventionné d'entractes et de répétitions.
(...)
Gênés par la volte-face de Parizeau et préférant l'admiration pour le grand homme, les intellectuels du parti ne prirent même pas la peine d'expliquer la portée exacte de l'événement au peuple. À telle enseigne que le rapatriement unilatéral de la constitution était ravalé au fil du temps à un fait divers au même titre que la fraude référendaire de 1995. Lévesque, Parizeau , Bouchard appartenaient au trou noir d'une conscience colonisée qui s'ignore, à une constellation scintillant dans un firmament vide pointant vers sirius. (pp.84-85)

Ch.16 Naître colonisé en Amérique  

Le colonisé n'est pas sans mérite ; son état recouvre toutefois une ambiguïté au ressources inépuisables. Survivant d'un génocide, résistant à sa défigurait identitaire planifiée par le colonisateur, il demeure dans l'ambiance de la collaboration. Il reste l'artisan de son malheur, d'un malheur aussi durable que les vilaines statues de bois de Saint-Jean-Port-Joli utilisées à une certaine époque pour meubler les chalets.
Le mot « colonisé » apparaît dans les dictionnaires sans synonyme. Cette économie psychique de la dispersion, de l'égarement et du re-jet relève tout autant des opérations courantes du démenti au regard de son infériorité que du défoulement dans l'action collective pour les décisions importantes. Le colonisé ne se trouve informé de son état que par ses symptômes et les tribulations de ses enfants. Le colonisé transmet peu. C'est un déshériter, une sorte de rentier - c'est pour cela que la retraite lui va si bien.  Son désir le plus cher : encaisser les arrhes d'un ratage ayant eu lieu
dans un passé où il n'a jamais été présent.
Tel le poivrot prétendant ne boire que socialement, le colonisé québécois n'a pas pas de difficulté à justifier son état d'intoxication.  Tantôt il se propose pour quelque entreprise d'auto-culpabilisation ou pour des déclarations d'amour à Anne Murray, tantôt il se pâme pour l'importance de Jim Prentice au Canada ou pour la beauté des couchers de soleil devant les sables bitumineux. Il se plaît même à saluer ses voisins et les propriétaires successifs des godasses de différentes grandeurs
qui lui bottent le cul depuis deux cents ans.
(...)
Co-incidence de l'avoir et de l'être, de l'avoir-été et de l'être disgracié actuel, le traumatisme colonial n'est pas uniquement la blessure d'enfance des peuples éventuellement surmontée dans leur développement, mais l'acte d'oppression qui se reproduit de génération en génération. Si dans les délibérations les contenus politiques paraissent ordonner la réalité, ils ne sont en fait que le cache-misère de l'événement colonial répercuté, d'un « fait social » qui laisse sans prise. Plus que de la gêne ou du malaise, l'altération des capacités d'autodétermination touche au désir de survie.
Par exemple, si Lionel Groulx en appelle à la notion unifiante de race, c'est qu'il comprend qu'il y a dans l'histoire moderne du Québec une déviation mortelle qui va bien au-delà d'un simple accident politique dont les conséquences ne seraient ou n'auraient été que temporaires ou adventices. Gaston Miron quant à lui évoquait une « aliénation délirante » pour en situer la pointe dans un registre qui dépasse la lutte des classes en la subsumant sous une nation. Convaincu d'avoir exorcisé l'état de colonisé par le « rejet fondateur » de la Révolution tranquille, le peuple finit par prendre le symbolisme référendaire du Oui et du Non comme un point d'aboutissement dans son histoire.
Le syntagme « je ne suis pas colonisé » mobilise l'énergie de ceux qui s'en défendent plutôt que de rassembler les forces qui en provoqueraient le renversement. À une autre époque « je suis homosexuel » aurait engagé chez certains la même organisation psychotique pour en assurer le désaveu et en rejeter la réalité. (pp 129-132)
N'ayant jamais soutenu que la lutte pour l,indépendance est avant tout un combat anti-colonial, les chefs nationalistes ont trouvé dans l'alibi de la « souveraineté » le motif parfait de l'élision reconduisant le statu quo. (p. 132)
Être canadien, c'est une manière d'inexistence culturelle dans le bruissement stéréo de la mondialisation et de l'effacement mercantile des identités nationales. (p. 134)
Après avoir survécu au scorbut et résisté aux Iroquois et aux Anglais on n'arrivait pas à se comprendre comme l'une des formes les plus singulières de l'exception ethnique moderne : une sorte de miracle catholique échappant pour un temps encore àa la contraception continentale protestante. Comme une variété d'hirondelles bicolores ou de bélugas désormais allaités au Mirex, personne ne se rappelait plus avoir émergé des sources de l'histoire de France à un moment précis Cet oubli actif conditionnait le reste des choses. Dès lors, on ne savait plus s'il fallait s'en réjouir ou au contraire égrener le néant. On ignorait si la finalité historique de cet effort devait culminer dans la médecine gratis, la retraite au plus coupant, l'éducation publique sans queue ni tête ou la folie sans délire et le sentiment de supériorité bilingue de ne parler finalement qu'une qu'une langue officieuse. (p. 189)



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