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mardi 23 janvier 2018

Le perdant - extraits du livre de Martin BISAILLON

Le Perdant

Martin Bisaillon,  Ed. Les intouchables, 2004, 103 pages
Conclusion


L'idée de départ de ce livre était de répliquer à Bernard Landry quand il s'est permis d'évoquer le rêve de René Lévesque pour mettre un terme à un débat d'idées qui avait lieu dans son parti. (...)

...faire l'analyse des années de pouvoir de René Lévesque en privilégiant son impact sur la question nationale est un exercice fort déprimant. Si l'on accepte de sortir du dogme nationaliste selon lequel tous les échecs du mouvement indépendantiste sont attribuables aux méchants fédéralistes, l'entreprise devient encore plus dommageable pour l'image de René Lévesque. Lui-même, consacre à peine 100 pages de son autobiographie à cette période de sa vie pourtant si déterminante dans notre destin collectif; cela est révélateur. Et encore, à peine 50 pages sont consacrées au référendum et au rapatriement de la Constitution, qui sont pourtant les faits marquants de sa vie politique. Pire, il gaspille ces quelques lignes pour disculper à l'avance les agissements de Claude Morin dans une entreprise qui ressemble grossièrement à une tentative de camouflage servant à le préserver du jugement de l'Histoire.
Et c'est cet homme qui a incarné la nation québécoise ? (pp. 95-96) 
 René Lévesque a inclus dans le programme du PQ l'obligation pour un gouvernement du Parti québécois de tenir un référendum sur la souveraineté au cours d'un premier mandat. Il savait qu'il allait le perdre. Et il a décidé de le tenir. Je ne m'explique pas encore pourquoi il a conduit la nation dans un pareil cul-de-sac. (p. 96) 
Après la défaite, Lévesque ne s'est pas comporté comme le chef d'une nation. Il s'est comporté comme un petit politicien provincial qui s'accroche au pouvoir. Du reste, les seules fois où il a mis sa tête en jeu comme chef du PQ, il l'a fait contre des éléments qu'il jugeait trop extrémistes au sein de sa propre organisation. (p. 96)  
Le 21 mai 1980, son devoir était de quitter ses fonctions et de remettre la démission de son gouvernement [Contrairement à Jacques Parizeau dont le devoir était de rester à son poste et d'en remettre - gv] Il ne l'a pas fait. Il s'est attaché au pouvoir sur les conseils de ses proches. Il aurait dû céder la place à Claude Ryan. Il a eu tort de ne pas le faire. Dès l'été 1980, il a amorcé la négociation d'une nouvelle entente constitutionnelle avec le gouvernement fédéral sans avoir été formellement mandaté par son peuple pour le faire. Lors de la campagne électorale de 1981, il a sciemment décidé de ne pas aborder la question constitutionnelle, laissant les coudées franches à Claude Morin pour brader le droit de veto du Québec à l'occasion d'une entente qui ne tenait pas debout, et cela pour des considérations bassement électoralistes. Le peuple québécois ne savait pas ce que tramait le tandem Morin-Lévesque en avril 1981. S'il l'avait su, il y a fort à parier que René Lévesque n'aurait pas été réélu. Comment expliquer autrement son désir de ne pas trop en savoir sur cette question lors de la campagne et ne pas avoir à répondre à des questions gênantes de la part de Claude Ryan ? 
Puis vint novembre 1981. René Lévesque s'est présenté à la table des négociations de la conférence constitutionnelle de la dernière chance en sachant très bien que Claude Morin avait été rétribué pour services rendus à la GRC. Au lieu d'annuler la présence du Québec à la conférence et de dévoiler l'affaire, il a préféré garder le silence afin de préserver son gouvernement au détriment des intérêts du Québec.
Voilà certainement le geste politique le plus lâche et le plus égoïste de toute l'histoire contemporaine du Québec.  [Mon soulignement - gv]
René Lévesque est par conséquent un perdant. Inutile d'accuser ses adversaires. Trudeau et les fédéralistes ne sont certainement pas les seuls responsables de l'impasse dans laquelle se trouve encore le Québec. Sans les multiples maladresses de Lévesque, ceux-ci n'auraient jamais pu parvenir à élaborer la constitution canadienne en isolant le Québec. (p. 97)

*   *   *

L'Opinion du professeur Guy La forest  

Le professeur Guy Laforest de l'Université Laval est un homme dont les écrits nuancés s'adressent plus à la communauté universitaire qu'à un large public. Plus diplomate que tribun, ses conclusions, résumées dans un l'article du Devoir reproduit plus bas, ajoutent de la crédibilité de Martin Bisaillon. Guy Laforest n'est pas du genre à prendre une position très osée, il se gardera de trop ternir l'icône Lévesque, il suffit de lire entre les lignes. 

Mettant en garde contre le ressentiment, il écrit que « Paul Ricœur rappelait qu'il est périlleux pour les peuples de sombrer dans l'abîme de la mélancolie, de se complaire dans le ressassement de leurs blessures historiques »,  mais il complète son jugement à la fin quand il déplore que « la déformation de la culture politique des pays ... souvent incapables d'analyser de manière lucide les phases les plus douloureuses de leur propre histoire. » Ressentiment, certes pas, mais le déséquilibre du jugement de la classe politico-médiatique sur les années Lévesque continue de faire des ravages. 

Les soulignements sont de moi.

http://www.ledevoir.com/politique/canada/347565/la-part-de-responsabilite-du-gouvernement-levesque

La part de responsabilité du
gouvernement Lévesque 

Souligner le 30e anniversaire du rapatriement de la Constitution canadienne, comme cela vient d'être fait à Montréal lors d'un colloque organisé par l'Association internationale des études québécoises, demeure une entreprise complexe. Paul Ricœur rappelait qu'il est périlleux pour les peuples de sombrer dans l'abîme de la mélancolie, de se complaire dans le ressassement de leurs blessures historiques.

Le colloque de Montréal a permis de mieux cerner les motivations et le rôle décisif de Pierre Elliott Trudeau, ainsi que ceux des premiers ministres des provinces majoritairement anglophones, dans une opération qui aura été une forme subtile, hypocrite, mais néanmoins réelle, d'oppression de la société et du peuple québécois par l'État et la majorité nationale au Canada. Toutefois, pour que notre mémoire collective soit complète et plus juste, j'estime qu'il faut cerner la part de responsabilité du gouvernement dirigé par René Lévesque dans tout cela. Cet article se veut donc une invitation au parachèvement de la mémoire nationale et historique québécoise.

Incohérence et désorganisation

Quand on examine notre histoire sous l'angle de la longue durée, les référendums de 1980 et de 1995 prennent l'allure de rébellions ratées de l'ère démocratique, en lien avec les rébellions matées de l'ère impériale que furent les soulèvements de 1837-1838. Perdre une action de cette nature entraîne des conséquences négatives. Toute analyse sérieuse des documents de l'époque révèle l'ampleur du désarroi de René Lévesque et de son gouvernement au lendemain de l'échec du référendum sur la souveraineté-association de mai 1980.

Rien ne fut fait pour préparer stratégiquement les lendemains d'une possible défaite. Sur le terrain de l'alliance avec les provinces récalcitrantes aux initiatives unilatérales de M. Trudeau, et notamment dans la guérilla diplomatique menée à Londres, le gouvernement Lévesque a bel et bien eu quelques succès tactiques après le référendum de 1980. Il est toutefois constamment resté sur la défensive, paraissant souvent incohérent et désorganisé.

Décision précipitée

Le 16 avril 1981, trois jours après la victoire électorale de René Lévesque et du Parti québécois contre les libéraux dirigés par Claude Ryan, le gouvernement du Québec a accepté, dans un document qui consolidait un front commun de provinces opposées aux projets de M. Trudeau, une formule d'amendement qui substituait le principe d'un retrait avec compensation financière au droit de veto du Québec. Cette décision fut entièrement improvisée.

Au cours de la campagne électorale, la veille organisationnelle sur ces questions fut confiée au ministre responsable, Claude Morin, et à son sous-ministre Robert Normand. Le Conseil des ministres ne fut jamais consulté sur cette orientation. René Lévesque prit cette décision de manière précipitée trois jours après l'élection. Le Québec aurait pu beaucoup mieux gérer l'enjeu du droit de veto, n'acceptant d'y renoncer qu'au lendemain d'un accord global auquel il aurait pu souscrire.

Lévesque vs Ryan

Entre 1978 et 1982, Claude Ryan a incarné au Québec une vision du renouvellement du fédéralisme canadien en harmonie avec les intérêts du Québec comme société nationale et distincte. Pour protéger le Québec, le gouvernement Lévesque aurait pu faire un bien meilleur usage des lumières et de la bonne volonté de M. Ryan. Certes, la politique est affaire de combat; Lévesque et Ryan avaient ferraillé avec acharnement en campagne référendaire et lors des élections de 1981. Toutefois, Lévesque a choisi de ne jamais intégrer Ryan dans un dessein stratégique visant à contrer les projets de M. Trudeau. Ce dernier craignait beaucoup Claude Ryan. Lors de la fatidique semaine des négociations constitutionnelles de novembre 1981, M. Ryan a essayé d'entrer en communication avec M. Lévesque et son équipe. Ses appels n'ont jamais eu de réponse.

Véritable cafouillis

Sur le front judiciaire, le Québec et ses procureurs sont allés à quatre reprises devant les tribunaux en 1981 et 1982. Leur performance fut peu impressionnante. Pourquoi remplacer l'équipe en place par l'ex-juge de la Cour suprême, Yves Pratte? Pourquoi attendre de très longues semaines avant de décider de soumettre la question du droit de veto du Québec en renvoi à la Cour d'appel du Québec après novembre 1981? Pourquoi ne jamais avoir plaidé, sur la base de l'article 94 de la Loi constitutionnelle de 1867, la nécessité du consentement de l'Assemblée nationale du Québec pour toute réforme touchant la juridiction des provinces sur la propriété et les droits civils, invasion reconnue par le gouvernement fédéral lui-même et par les décisions antérieures des tribunaux?

Si l'oeuvre d'ensemble paraît peu cohérente et souvent improvisée, cela s'est révélé sous son jour le plus cru lors de la conférence constitutionnelle de novembre 1981: climat anarchique et peu professionnel dans l'entourage de proximité de M. Lévesque, équipe ministérielle d'appui de second ordre, cafouillis total de René Lévesque lui-même et de son équipe à la suite de l'offre référendaire de M. Trudeau le matin du 4 novembre, absence de vigilance lors de la dernière nuit de la conférence.

Un peu plus de jugement critique

Catastrophé par l'isolement du Québec au début novembre 1981, René Lévesque fut en quelque sorte achevé par l'un des siens, lorsqu'il apprit, quelques semaines plus tard, que son principal conseiller en matières constitutionnelles, Claude Morin, avait eu, moyennant rémunération, 29 rencontres avec la police secrète fédérale entre 1975 et 1977. Dans les mois qui suivirent, la société québécoise fut politiquement acéphale. À Ottawa, André Burelle nous l'a appris, on craignait que le Québec n'utilise l'arme référendaire pour miner la légitimité d'une réforme constitutionnelle faite sans son consentement. Rien de tout cela ne se produisit. René Lévesque n'en avait plus la force.

Pourquoi parler de tout cela en 2012? Un grand intellectuel hongrois, Istvan Bibo, a déploré la déformation de la culture politique des pays de l'Europe centrale et orientale, souvent incapables d'analyser de manière lucide les phases les plus douloureuses de leur propre histoire. Les Hongrois, par exemple, étaient intarissables à propos des fautes des Autrichiens, des Russes, des Allemands, des Slovaques et des Croates, mais muets sur leur propre part de responsabilité. Bibo conviait ses compatriotes à une plus grande maturité dans l'équilibre de leur mémoire historique. En me réclamant de son héritage, j'invite mes concitoyens à faire preuve d'un jugement critique plus exhaustif à propos de 1982.


***


Guy Laforest - Professeur au Département de science politique de l'Université Laval


https://www.ledevoir.com/opinion/idees/347565/la-part-de-responsabilite-du-gouvernement-levesque#liste-commentaires
23 commentaires

1 commentaire:

  1. levesque etait ambivalent . il preferait etre aime q uetre trop radical comme parizeau

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